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Réaction de Christian Vélot

suite au fauchage de la vigne transgénique de Colmar


Ces essais sont prétendus être réalisés strictement à des fins de recherche et non à des fins commerciales (ce qui reste à être démontré), mais est-ce que ça donne pour autant le droit de faire tout et n’importe quoi ?
Certes, il ne s’agit pas de plante pesticides (ni productrice d’un insecticide, ni tolérante à un herbicide). Est-ce pour autant que cette vigne ne représente aucun danger environnemental au point de se permettre de faire ces essais en plein air ?
On nous dit que la transmission par le pollen est peu probable puisque c’est le porte greffe qui est génétiquement modifié et non le greffon. C’est faire fi des travaux scientifiques publiés dans Science en 2009 qui montrent le passage de gènes de porte-greffe à greffons. D’où sans doute la précaution supplémentaire d’avoir supprimé (mécaniquement) les fleurs sur ces plants. Du coup, on a aucun moyen de suivre une éventuelle transmission via le pollen. Mais surtout, ce qui n’est quasiment jamais évoqué, c’est que cette vigne (comme toutes les plantes transgéniques résistantes à des virus), est un véritable réservoir à virus recombinants. Il s’agit de plantes transgéniques dans lesquelles le transgène est un un gène viral. La présence de ce transgène protège la plante contre le virus en question ainsi que contre les virus apparentés (sans qu’on en connaisse vraiment les mécanismes intimes). Or, les virus ont une très grande capacité à échanger spontanément leur ADN (phénomène de recombinaison) : les séquences d’ADN viral sont très recombinogènes. Par conséquent, quand cette plante est victime d’une infection virale, il peut se produire très facilement des échanges entre l’ADN du virus infectant et l’ADN du transgène, ce qui conduit à l’apparition de virus dits recombinants dont on ne maîtrise rien et qui vont pouvoir se propager dans la nature. Il est là le vrai danger avec ces plantes ! Avec des plantes conventionnelles, une telle situation ne peut se produire que si la plante est infectée simultanément par deux virus. Avec ces plantes transgéniques, au contraire, un seul virus suffit et on augmente donc considérablement la probabilité de ces événements. Tout ceci est expliqué en détail dans mon livre (OGM : tout s’explique) aux pages 140 à 142.
De tels essais à ciel ouvert font donc courir des risques considérables. C’est d’ailleurs très "drôle" de constater la contradiction de l’INRA sur cette question des risques : dans un article du Monde du 16/08, l’INRA dit à propos des faucheurs :
« ils contribuent à répandre la peur en évoquant des risques environnementaux qui n’existent pas sur cet essai, alors que l’INRA essaie de déterminer, en toute indépendance, la pertinence et les risques éventuels de ce type de technologie dans la lutte contre le court noué ». L’INRA fait des essais pour déterminer les risques mais affirme que les risques n’existent pas !??! On se fout de qui ?


Encore une fois, la planète n’est pas une paillasse de laboratoire.

Pourquoi ne pas faire ces essais au moins sous serre ? Un essai en plein air doit être une simulation et ne doit pas faire courir de risques : quand on fait une simulation d’une attaque chimique dans le métro pour entraîner la coordination des secours, on met tous les ingrédients mais on ne met pas l’agent chimique quand même...
Par ailleurs, on nous dit qu’il n’existe pas de solution actuellement contre le court noué (si ce n’est que tuer les nématodes, ces vers
microscopiques du sol qui transportent le virus et le transmettent au pied de vigne, avec des produits nématicides fortement toxiques). Certes, il n’y a pas de solution directement sortie des laboratoires, mais il existe en revanche des pratiques culturales qui permettent de s’affranchir du court noué telles que les plantes nématicides (ou nématifuges). Certains viticulteurs ne sont pas ou peu embêtés par le court noué. Pourquoi ? Posons-nous la question. Voilà de véritables pistes à exploiter qui conduiront inévitablement à des stratégies subtiles, durables et moins invasives que l’artillerie lourde des OGM. Cet exemple soulève une fois de plus la nécessité de développer la recherche participative à laquelle les viticulteurs contribueraient activement et où leur implication ne se réduirait pas à siéger dans un comité de suivi de la mise au point d’une technologie qui leur sera servie clés en mains pour qu’ils s’empressent d’oublier leurs bonnes vieilles pratiques paysannes respectueuses de l’environnement. Il est clair que ces essais ne sont qu’un cheval de Troie pour l’ensemble des essais en plein air et pour l’acceptation des OGM et des biotechnologies en général.
C’est pour toutes ces raisons que je soutiens à 200% cette action de fauchage.


Christian Vélot

 

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Rencontre avec Clariste Soh Moube autour de son livre « Le Piège » ?

Bamako/ Paris/ 2010/ Daphné Bitchatch

 

Je suis une rescapée de la mort à la frontière Sud de l’Europe, comme l’exige l’immigration choisie de la plupart des jeunes de l’Afrique. Mais nous n’avons pas choisi de naître et de grandir avec la France en tête comme unique perspective. Mon histoire est celle des milliers de jeunes francophones engloutis par « le grand bleu », stoppés par le désert, les barbelés, les balles ou égarés dans l’Europe forteresse d’un rendez-vous manqué, comme le veut la mondialisation quand elle est décrétée par les forts et suivie par les autres. Clariste Soh Moube/ Le piège.

 

La voix de Clariste Soh Moube pourrait être celle des « retournés » au Mali, des revenus sur les lieux remettre leur vêtement à l’envers du tissu, leur corps à l’endroit, se tourner d’un autre côté, reprendre ce qui avait été quitté. La voix de ceux qui ont rebroussé chemin, la tête lourde de rêves floués, trahis.

La voix de ceux qui ont gagné force et capacité d’attaque à remettre leurs pas dans l’empreinte fossilisée, sculptée à jamais de sang et de larmes mais aussi de force et de combat. La voix d’hommes et de femmes restés debout. « La langue ne vous demande jamais votre carte d’identité. Elle est là, disponible, dans la bouche de ceux qui vous parlent. Et chacun de nous peut.» 1 En résonance à ce fragment de texte de Jeanne Benameur, Clariste Soh Moube écrit « L’homme qui a la bouche, ne meurt jamais ». Et en lisant « Le piège », sous le cri de Clariste Soh Moube, cette part en nous de haine, de honte, de fils de fer barbelés, ce « mur de l’apartheid » frémit de colère. Colère de l’exclusion, du rejet et de d’humiliation, des insultes et des souffrances. Colère de l’intolérance, l’indifférence, la peur et la méfiance qui nous éloignent si dangereusement de nous-mêmes et des autres. Le titre choisi « Le piège » évoque celui du débat sur l'identité nationale, piège d’une identité d’exclusion, en risque d’asphyxie. Mais il pose aussi la question des pièges plus sourds qui nous dédouanent trop souvent, chacun, de s’atteler à leur mise à nu. Clariste Soh Moube le fait. Son récit sans complaisance ni complainte nous conduit là où ses défis l’ont amenée à comprendre le sens du combat. Le regard tourné vers l’horizon malgré le poids de la solitude et la dureté vécues, les angoisses ressenties, de tout ce que l’émigration fait endurer, elle continue de témoigner contre la disparition, contre le sommeil, contre l’oubli.

 

Daphné Bitchatch : Vous ouvrez votre livre avec les paroles de Frantz Fanon » Je me découvre un jour dans le monde et je me reconnais un seul droit; celui d’exiger de l’autre un comportement humain. Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix »2 Frantz Fanon a écrit ce livre en 1952. Qu’avons-nous fait de ces mots ? Le désastre de la colonisation décrit à cette époque par F. Fanon, Senghor, Césaire et d’autres écrivains a-t-il pu être réparé ?

 

Clariste Soh Moube : Je ne pense malheureusement pas que les choses aient changé aujourd’hui. Bien au contraire la situation est bien plus cruelle qu’à l’époque de Fanon dans la mesure où les élites sont souvent complices. L’ennemi de surcroit marche à visage masqué. L’adversité est partout sous des formes différentes. La mondialisation néolibérale que nous, peuples d’Afrique subissons aujourd’hui, a tout d’une recolonisation. Si, pour les êtres privilégiés, partir rime avec liberté, en ce 21ème siècle partir, pour nous jeunes Africains il s’agit souvent d’une fuite vers un mirage.

 

D.B : Vous êtes partie du Cameroun afin de faire carrière au sein d’un club de foot en Europe, pour subvenir aux besoins de votre famille, et aujourd’hui le football semble bien faire partie de vous–même. Pouvez-vous nous décrire les liens entre le football et le monde social, civique et politique dans les pays d’Afrique ?

 

C.S.M : Le foot en Afrique symbolise l'espoir pour la plupart des démunis. Celui de trouver une place et la reconnaissance. Il est devenu une espèce de drogue, d’opium qui fait oublier nos vécus souvent douloureux. Le foot sert ainsi de moyen de diversion du peuple pendant que les politiques bradent nos richesses.

 

D.B : Le rêve de partir, l’aspiration à un mieux vivre vous fait constater assez vite « J’étais bel et bien partie mais fondamentalement tout était resté identique ». L’Afrique a-t-elle profondément ce désir de l'occident, et ce désir a-t-il été créé de toute pièce ? Pensez-vous que la mystification d’une Europe salvatrice, entretenue de part et d’autre du continent africain, puisse rester agissante encore longtemps ?

 

C.S.M : Pour répondre à cette question je renverrais vos lecteurs à l’essai d’Aminata D. Traoré « Le viol de l’imaginaire ». Je dirais pour ma part que ce désir existe et qu’il a été créé de toute pièce hier par les colons et qu’il est entretenu par les tenants de la mondialisation. Cette mystification se perpétuera aussi longtemps que la décolonisation des esprits ne se sera pas opérée.

 

D.B : « …Je continuerai de construire ma barque pour traverser cet océan de souffrance. Et un jour enfin j’en suis sûre, je sais que je me réveillerai différemment, retrouvant le rire qui a toujours été masqué par ce sourire amer. Oui Amer. » Quand on vous voit ainsi, souriante et gracieuse, on croirait bien que le rire vous est revenu. Peut-on rire de nouveau après cet enfer, ou plutôt comment le fait-on, et avec qui ?

 

C.S.M : Depuis que j’ai rencontrée Aminata Traoré, j’ai appris et réappris beaucoup de choses parmi lesquelles la confiance en soi-même, la sobriété la joie de vivre en se disant que le meilleur est ici et partout en nous-mêmes. J’ai appris à me passer du superficiel pour aller à l’essentiel : l’humain.

Je suis bien avec tous ceux qui regardent dans la même direction que nous au Centre Amadou Hampâté Bâ (CAHBA). Tous ceux pour qui être différent n’est pas un crime, sont les bienvenus.

 

D.B : Vous citez la phrase de Nelson Mandela « Humilier quelqu’un, c’est le faire souffrir inutilement ». Ne gardez-vous pas une méfiance vis-à-vis de l’autre, après avoir démasqué cet autre qui aurait pu être votre frère mais a choisi le camp de ceux qui humilient ?

 

C.S.M : Parmi les choses que j’arrive à comprendre à travers mon expérience et ma foi, c’est que celui qui choisit d’humilier est un ignorant. Un ignorant qui prend la parcelle de vérité qu’il a pour un tout. Je me dis aussi que, cette méfiance vient de la peur de l’autre entretenue de nos jours par des politiques d’arrière garde. L’autre, est un autre moi-même, c’est-à-dire un miroir. L’autre comme vous l’écrivez, est en somme mon frère. Je suis certaine qu’il ne choisit pas nécessairement le camp de ceux qui humilient. Quant à ceux et celles qui partent, ils sont souvent convaincus que c’est la seule manière de s’en sortir.

 

D.B : Je pense à cette citation d’Edouard Glissant : « Mais les Africains déportés ont défait les cloisonnements du monde. Eux aussi ont ouvert, à coups d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques. ». Quelle forme prend votre combat aujourd’hui au Centre Amadou Hampâté Bâ, dans votre engagement pour la reconstruction africaine?

 

C.S.M : La résistance à la mondialisation marchande pour une Afrique debout, solidaire et un monde juste et vivable. Nous avons aujourd’hui en tant qu’Africains, le souci de nous bâtir une vision africaine qui sera notre contribution à la reconstruction du monde qui en a bien besoin. L’Afrique au vu des crises du système dominant n’a plus à singer ceux qui croient être dans le camp des meilleurs.

Le mimétisme ne fait que resserrer les chaînes qui nous empêchent d’être nous-mêmes, de nous respecter en tant qu‘Africains et d‘exiger le respect des autres.

 

D.B : Ces mots-titres de chapitres : Tu parles d’une guerre… De l’espérance à l’errance…Africaine je suis et je resterai…Les avez-vous écrits lors de votre traversée ? Quel a été votre cheminement vers ces mots, vers la transformation de cette expérience si douloureuse en lucidité, énergie et force de combat?

 

C.S.M : J’ai juste retranscrit ce qui était au fond de moi et ces mots sont venus naturellement après que j’aie commencé à réviser ma grille de lecture de l’Afrique en côtoyant quotidiennement Aminata Traoré. Cette Afrique de loosers que l’on voit sur les chaînes de télévision tous les jours et dont on finit par se convaincre est peu à peu devenue une Afrique qui a toutes ses chances si nous confrontons le local et global.

 

D.B : « Mais parlant de développement, aujourd’hui je me pose la question de savoir : sous-développé par rapport à qui et par rapport à quoi ? …Etre développé nous transforme-t-il en oppresseur ? Aller à la conquête d’autres planètes, sans se préoccuper du sort de ses voisins sur terre est-ce un indice de développement ? Couper l’arbre sur lequel on est assis l’est-il ? Ces questions appellent-elles des réponses ?

 

C.S.M : Je pense que chacun de nous devrait les méditer quel que soit le camp dans lequel il se trouve, puisque nous sommes, bien que la plupart des gens semble l’ignorer, à bord du même bateau : le monde.

? Editions Goutte de sable, Taama Editions, Octobre 2009, Bamako (Mali).

1 Jeanne Benameur, « Comme on respire ».

2 Frantz Fanon « Peau noire, masques blancs ».

 

 

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OGM Actualités par

Christian VELOT

 

L’AFBV (Association Française des Biotechnologies Végétales) est une récente association qui se définit comme une organisation « dont le but est d’informer sur la réalité des biotechnologies végétales de la façon la plus crédiblepossible [sic] en s’appuyant sur l’expertise de ses membres et sur des travauxreconnus par la communauté scientifique ».

Elle est notamment parrainée par Claude allègre dont l’expertise et les compétences en matière d’OGM ne sont effectivement plus à démontrer…

Parmi les valeurs et les principes mis en avant dans la charte de l’AFBV, on trouve notamment celui de « rigueur scientifique ».

Pour s’en persuader, il suffit par exemple de lire le courrier en date du 8 avril dernier, adressé par le Président de l’AFBV, Marc Fellous, aux députés ayant signé la « Charte du Comité de Soutien des Elus à l’Abeille et aux Apiculteurs », et où l’ex-président de la CGB [1] conteste notamment toute responsabilité éventuelle des OGM dans la disparition des abeilles.

M. Fellous y parle essentiellement du maïs Bt Mon810, seul maïs autorisé à la culture commerciale en Europe (et faisant l’objet d’un moratoire en France depuis début 2008). Il s’agit d’un maïs dans lequel a été introduit un gène de la bactérie du sol Bacillus thuringiensis (Bt) détenant le secret de fabrication d’une protéine insecticide qui tue spécifiquement la pyrale, papillon crépusculaire dont la chenille s’attaque à la tige du maïs. Le langage génétique étant universel, le maïs prend alors le gène de la bactérie Bt à son propre compte, le décode et fabrique lui même la protéine insecticide tueuse de pyrale, et n’a donc plus besoin de personne pour lutter contre cet insecte ravageur. Toutes les plantes Bt sont faites sur le même modèle : il n’y a que la nature du gène provenant de la bactérie Bt (transgène) qui change.

Pour commencer, M. Fellous parle de « plantes résistantes à un insecte », terme totalement inapproprié puisqu’il signifie certes que la plante est insensible à l’insecte mais ne sous-entend aucune propriété négative de la plante sur l’insecte :

un insecte qui vient sucer une plante qui lui est résistante repart comme il est venu.

Or, dans le cas des plantes Bt, l’insecte concerné meurt : il s’agit de plantesinecticides. Si je tue une personne qui m’agresse dans la rue, selon M. Fellous, je serai tout simplement résistant à mon agresseur… Question de rigueur scientifique sans doute.

M. Fellous écrit un peu plus loin : « Nous vous rappelons que ces protéines insecticides [celles produites par les plantes Bt] sont du même type que celles utilisées dans l’insecticide biologique Bt autorisé en Agriculture biologique ».

« Du même type » : voilà un terme sans ambiguïté digne d’une grande précision scientifique, mais néanmoins très habile de la part de M. Fellous. Il incite ainsi son correspondant (non spécialiste) à penser que les protéines Bt produites par la plante sont les mêmes que celles produites naturellement par la bactérie Bt, mais se garde bien de l’écrire en toutes lettres, et pour cause… Puisqu’elles sont différentes !

Car, ce que ne dit pas M. Fellous, c’est que le gène de la bactérie Bt introduit dans le maïs n’est pas le gène naturel mais un gène modifié (et c’est vrai dans tout processus de transgenèse, quels que soient l’organisme “donneur” et l’organismereceveur” du transgène). En effet, même si le langage génétique est universel, un certain nombre d’informations contenues dans les gènes ne sont pas (ou sont mal) comprises d’une espèce à une autre. Il est alors nécessaire de procéder à une série de petites modifications (réalisées in vitro) du gène en question (après l’avoir extrait et purifié de l’ organisme “donneur” et avant de le réintroduire dans l’organisme “receveur”). Pour reprendre l’exemple du gène de bactérie dans le maïs, il s’agira de remplacer des petits morceaux du gène bactérien par des morceaux de gènes de plante (qui, par définition, fonctionnent dans la plante) ou par des petits morceaux de gènes de virus de plantes (qui, par définition, fonctionnent également dans la plante). Le transgène qui va être introduit in fine dans le maïs n’est donc pas le gène naturel de bactérie, mais un gène modifié, une sorte de chimère génétique construite de toutes pièces et qui, bien que constituée pour l’essentiel du gène de bactérie initial, sera en quelque sorte une juxtaposition de séquences d’ADN (de petits morceaux de chromosomes) d’origines différentes.

Ce gène modifié est ce qu’on appelle, dans notre jargon, une CGA : une Construction Génétique Artificielle.

Ces modifications concernent essentiellement des portions du gène extérieures à la région codante (celle qui dicte directement la fabrication de la protéine), mais également en partie la séquence codante elle-même. Il en résulte alors des modifications de la protéine correspondante. Dans le cas des CGA des gènes Bt introduites dans les plantes, la séquence codante est tronquée jusqu’à 44%. La toxine Bt correspondante est alors « raccourcie » d’autant. Ce n’est donc plus la même protéine et ce n’est bien sûr pas sans conséquence sur ses propriétés et son activité.

Prenons justement l’exemple de la protéine Bt fabriquée dans le maïs Mon810 (toxine Cry1Ab). Cette protéine est soluble alors que son homologue naturelle (fabriquée dans la bactérie Bacillus thuringiensis) est produite sous forme de cristal. Les deux protéines n’ont donc pas du tout les mêmes propriétés physicochimiques.

Et le fait que la protéine produite dans la plante soit soluble, et non cristalline, la rend active non seulement contre la pyrale, mais également contre la sésamie, un autre insecte ravageur du maïs (pour le plus grand bonheur du semencier qui fait alors d’une pierre deux coups). Alors que la protéine Cry1Ab naturelle de B. thuringiensis n’a, elle, quasiment aucun effet sur la sésamie. On a donc affaire à un nouvel insecticide à part entière — avec des nouvelles propriétés physico-chimiques, un nouveau spectre d’activité biologique — mais qui n’a fait l’objet, en tant que tel, d’aucune évaluation particulière dans le cadre des évaluations officielles au prétexte qu’il est considéré comme étant identique à celui produit par la bactérie et déjà autorisé en agriculture biologique. C’est une énorme supercherie !

M. Fellous précise dans son courrier : « En particulier, cette protéine insecticide naturelle [la protéine Cry1Ab] est sans effet nocif sur la faune utile et notamment sur les insectes auxiliaires comme les abeilles, les coccinelles ou les chrysopes ». Notons au passage que pour M. Fellous, il existe une faune inutile, conception très intéressante de la biodiversité, en particulier de la part d’un biologiste… Si M. Fellous parle effectivement de la protéine insecticide naturelle, c’est-à-dire de celle produite par la bactérie du sol Bt, il a entièrement raison : elle n’a pas d’autres effets connus que celui de tuer sa cible, la pyrale. Mais de toute évidence, il aime noyer son interlocuteur dans la confusion. En effet, il enchaîne immédiatement avec la phrase suivante : « Tous les nombreux travaux scientifiques convergent sur ce point, qu’il s’agisse des études de risques préliminaires aux essais en champ ou des récents rapports de l’AFSSA (nov 2008) et rapport Saddier au Premier ministre (oct 2008) qui n’évoquent en aucun cas les OGM comme une cause potentielle de la mortalité des abeilles ».

Il s’agit donc là non plus de la protéine insecticide naturelle mais de celle produite dans la plante !

Et les références sur lesquelles s’appuie M. Fellous ne sont que des rapports quin’engagent que leurs auteurs, et qui n’ont jamais été soumis à la moindre contre expertise et évaluation par les pairs. Mais c’est sans doute ce que l’AFBV appelle « des travaux reconnus par la communauté scientifique ».

Et chose très intéressante : il suffit, pour M. Fellous, qu’un phénomène ne soit pas évoqué dans un rapport (ici, l’effet potentiel des OGM sur la mortalité des abeilles) pour affirmer que ce phénomène n’existe pas.

Ça, c’est de la science, de la vraie, comme on l’aime à l’AFBV !!

Etrangement, M. Fellous omet, en revanche, de citer tous les travaux scientifiques effectués à travers le monde par des laboratoires universitaires, et publiés (eux !) entre 2003 et 2008 dans des journaux internationaux à comité de lecture (c’est-à-dire avalisés par des pairs) et qui montrent des effets de la toxine Cry1Ab produite par le maïs Mon810 sur la faune non cible : sur le lombric (ver de terre) [2], sur le papillon monarque [3, 4], sur le papillon de nuit Spodoptera littoralis (un ravageur des plantations de coton) [5], sur des insectes qui sont eux mêmes des ennemis naturels des insectes ravageurs des cultures, tels que la guêpe Cotesia marginiventris [6], et le coléoptère Poecilus copreus [7], sur des insectes aquatiques présents dans les ruisseaux et dans les fossés de drainage en bordure des champs [8], et sur la puce d’eau Daphnia magna [9].

De toute évidence, l’AFBV a une perception très restrictive de la communauté scientifique : elle en exclut tous

les chercheurs qui effectuent, expertisent et publient des travaux qui font une mauvaise presse aux OGM…

Un autre exemple de la « rigueur scientifique » de l’AFBV et du niveau de pertinence de ses « experts » en matière d’OGM, nous est donné par l’intervention d’Axel Kahn, autre parrain de l’AFBV, à l’émission de France Inter « La tête au carré » du 12 mai dernier. A la question d’un auditeur relayée par l’animateur Mathieu Vidard, demandant à l’invité s’il trouve normal que les OGM végétaux ne soient pas testés plus de 90 jours sur quelques dizaines de rats, et s’il pense vraiment que des tests aussi réduits puissent assurer une innocuité raisonnable de ces produits, A. Kahn répond que « nous disposons d’un test en grandeur nature, à savoir qu’il y a 200 millions d’Américains qui mangent des OGMs depuis 10 à 20 ans et qu’aucun problème de santé n’a été recensé ». Si de tels propos avaient été tenus par Claude Allègre, nous aurions dit : « C’est normal, c’est Claude… ». Mais enfin, Axel Kahn, le généticien référent du journal de 20H ! Comment est-ce possible ? Sur quelles études sanitaires à grande échelle se base-t-il pour tenir de telles affirmations ? Et comment de telles études pourraient-elles exister dans la mesure où les Etats-Unis, qui produisent et consomment effectivement des OGM depuis plusieurs années ne séparent pas les filières agricoles ? Il est donc impossible de savoir qui consomme des OGM, à quelle dose et à quelle fréquence, et qui n’en consomme pas. Comment pourrait-on alors établir une corrélation de cause à effet entre l’apparition d’un quelconque problème sanitaire et la consommation d’OGM ? Quand on voit la difficulté qu’ont les personnes qui ont travaillé pendant 30 ans au contact de l’amiante à prouver que leurs problèmes pulmonaires sont liés à ce poison, on n’ose imaginer le mal qu’aurait un consommateur qui serait victime de problèmes sanitaires liés à la consommation d’OGM à prouver ce lien de causalité. D’autant plus que si les OGM agroalimentaires doivent causer des soucis pour la santé, ils ne feront certainement pas mourir subitement dans des cris de douleur, mais il s’agira plus vraisemblablement de problèmes chroniques qui se manifesteront sur le long terme et qui pourront donc être masqués par d’autres effets chroniques ayant des origines diverses.

L’étude des éventuels effets des OGM sur la santé nécessite bien sûr un suivi systématique des animaux et/ou des individus qui en ont mangé avec des groupes contrôles d’animaux et d’individus qui n’en ont pas mangé. Et par conséquent, il est malheureusement impossible de tirer une quelconque conclusion, sur le plan sanitaire, de « l’expérience grandeur nature » des Etats-Unis. Soit A.Kahn le fait exprès, soit il ne sait pas ce qu’est un protocole d’étude toxicologique (ce que je ne saurais imaginer…). Il est d’ailleurs pour le moins surprenant qu’un scientifique qui se veut “humaniste” accepte que l’on prenne 200 millions d'Américains pour des animaux de laboratoire sans prendre plus de précaution !!

Sur le site de l’AFBV, on trouve un espace réservé aux questions des internautes concernant les OGM, et auxquelles l’AFBV répond... de la façon la plus crédible possible... bien sûr. Je ne vais pas recenser ici toutes les erreurs ou dénis de connaissance que l’on peut trouver parmi ces réponses, mais je vais me contenter de la réponse à la toute première question répertoriée : « Les gènes de résistance à des antibiotiques utilisés pour créer des PGM sont-ils dangereux ? ».

L’AFBV répond : « Lors de la réalisation des premières plantes transgéniques, des gènes de résistance à des antibiotiques ont été utilisés en laboratoire afin de pouvoir sélectionner les lignées transformées an appliquant un antibiotique. Chez les OGM récents, le gène codant pour l’enzyme permettant une résistance à un antibiotique donné n’est plus présent dans les plantes cultivées en champ. » Ah bon ? Mauvaise pioche ! La pomme de terre transgénique Amflora de la société BASF, autorisée en mars dernier à la culture en Europe, contient le gène de résistance à la kanamycine, antibiotique médical dont diverses versions mutées confèrent la résistance à un autre antibiotique, l’amikacine, très utilisé, en particulier dans le traitement d’infections broncho pulmonaires et de méningites. Il en est de même pour le maïs Bt Mon863, cultivé aux Etats-unis, et autorisé en Europe à l’alimentation animale depuis 2005 et humaine depuis 2006... Je rappelle qu’aux côtés de « rigueur scientifique », parmi les valeurs et principes mis en avant dans la charte de l’AFBV, il y a aussi celui de              « transparence »... No comment !

Toujours parmi ces valeurs et principes dont se targue l’AFBV, on trouve également celui de « refus des certitudes et des extrémismes ». Affirmer que les plantes-pesticides ne présentent aucun risque pour la santé des consommateurs et pour l’environnement, en dépit de toute la controverse que cette question engendre dans le monde scientifique, n’est sans doute pas une certitude.

Pour l ‘AFBV, être opposé à la dissémination des OGM dans les champs et dans les assiettes, notamment en raison des incertitudes scientifiques et techniques quant à leur innocuité sanitaire et environnementale, est un extrémisme. En revanche, être un fervent défenseur de ces OGM agricoles n’est en rien une attitude extrémiste : c’est tout simplement être dans l’appréciation scientifique. L’AFBV fait sans doute aussi dans la rigueur sémantique...

Que Fellous, Kahn et autres Allègre veuillent se faire les promoteurs inconditionnels des OGM tous azimuts, c’est tout à fait leur droit, mais qu’ils aient alors l’honnêteté et le courage de le dire haut et fort. Cela aura au moins le mérite de la transparence (justement !) et de définir l ‘AFBV comme ce qu’elle est : un regroupement d’individus qui, au nom de je ne sais quelle idéologie scientiste du « tout génétique », agissent comme groupe de pression en faveur des OGM agricoles en se masquant derrière une prétendue rigueur scientifique qu’ils bafouent à longueur de propos.

 

Christian Vélot, Docteur en Biologie

Maître de Conférences en Génétique Moléculaire, Université Paris-Sud

Auteur de « OGM : Tout s’explique », Ed. Goutte de Sable

 

NOTES ET REFERENCES

[1] CGB : Commission du Génie Biomoléculaire, ex-commission française d’évaluation des

OGM agricoles, et dont M. Fellous a été le dernier Président

[2] ZWAHLEN et al. 2003. Effects of transgenic Bt corn litter on the earthworm Lumbricus

terrestris. Molecular Ecology, 12 : 1077-1086

[3] DIVELY G.P. et al. 2004. Effects on monarch butterfly larvae (Lepidoptera : Danaidae) after

continuous exposure to Cry1Ab expressing corn during anthesis. Environmental Entomology, 33 :

1116-1125

[4] PRASIFKA P.L. et al. 2007. Effects of Cry1Ab-expressing corn anthers on the movement of

monarch butterfly larvae. Environmental Entomology, 36 : 228-233

[5] DUTTON A. et al. 2005. Effects of Bt maize expressing Cry1Ab and Bt spray on Spodoptera

littoralis.